Chronique : Assiste-t-on à l’émergence d’une obsolescence programmée dans le bâtiment ?

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Montrouge, le 17 décembre 2014Il s’agit d’un retour d’expérience prospectif de la part d’un dirigeant, Paul-Etienne Davier, de bureau d’ingénierie environnementale et fluides n’ayant conçu depuis 2008 que des bâtiments très basse consommation en construction ou rénovation. AI Environnement met l’accent sur le confort et le bien-être des occupants d’une construction, sur sa performance réelle d’exploitation, et sur une approche carbone éco-responsable. AI Environnement a récemment lancé une formation massive en ligne gratuite (MOOC) sur le confort thermique des bâtiments durables.

Paul-Etienne Davier :

C’est une question que je me suis posé très récemment en organisant des interventions dans le cadre du salon de maires et du SIMI en souhaitant aborder le sujet de la Réglementation Bâtiment Responsable 2020 (RBR 2020). Assiste-t-on à l’émergence d’une obsolescence programmée dans le bâtiment ?

L’obsolescence programmée consiste à planifier volontairement une désuétude ou un taux de remplacement rapide pour un équipement. Pour le secteur du bâtiment, l’obsolescence au sens ou je l’entends, consisterait plutôt à involontairement concevoir des bâtiments selon des critères de performance qui peu après leur livraison seront dépassés.

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Deux tendances de fond

J’aimerai pour m’expliquer revenir sur deux mouvements de fonds contradictoires qui agitent le monde de la construction de manière plus prononcée depuis un an et qui viennent de faire le devant de l’actualité.

  1. D’un côté, sous l’égide de la Directive Européenne 2010-31-UE et du Plan Bâtiment Durable on assiste à la mise en place d’un nouveau paradigme de conception à l’horizon 2020. Ce paradigme passe du seul prisme de l’approche énergétique à une approche élargie, cohérente du spectre de la conception environnementale (qualité de l’air, approche carbone, ingénierie de projet, intégration de smart-grid…). La Directive Européenne annonce que d’ici au 31/12/2020, tous les nouveaux bâtiments seront à consommation énergétique quasi nulle. Le Plan Bâtiment Durable vient pour sa part de remettre un troisième rapport le 25 septembre 2014. Il suffit de le lire pour comprendre les révolutions « positives » et bas carbone qui émergent.
  1. Dans le même temps, un autre mouvement de fond vient freiner cette initiative et remettre en doute la généralisation des bâtiments basse consommation, pourtant moteur initial de la RT 2012 – RT 2012 qui bien que non exempt de critique, est une avancée indéniable. La récente prolongation de la dérogation RT 2012 logements collectifs de 57,5kwh/m².an au lieu de 50 kwh/m².an jusqu’au 1 janvier 2018 au lieu 1er janvier 2015 en est la plus récente illustration.

Je comprends en partie le raisonnement qui anime ce mouvement. Il serait caricatural de considérer que l’un des mouvements est orienté marketing et l’autre réalité de terrain. Y a-t-il deux types d’acteurs ? Ceux qui ont peur de l’avenir et ceux qui le souhaitent l’améliorer ? L’important n’est pas de disserter trop longtemps sur le sujet et de tergiverser puisqu’il y a de bons arguments des deux côtés.

L’important est de rappeler le cap et de l’expliquer

Avec cette mesure, un bâtiment tout juste RT 2012 conçu en 2018 et livré après 2020 sera 25% moins performant qu’un BBC 2005 livré en 2010, si on prend en compte la modification de la SHON RT et des zones climatiques. Comment imaginer que ce bâtiment conçu en 2018 ne soit pas déjà désuet par rapport à ses contemporains 2020 qui devront être à énergie positive si l’on en croit le réglementaire ?

Au lieu d’introduire dès à présent, et à coût maîtrisé, les méthodes constructives de 2020, nous continuons à jongler avec des modes constructifs en partie dépassés techniquement et ce jusqu’au dernier moment. Est-ce quelque-chose de sain pour les acteurs économiques pour une transition énergétique sereine dans la construction ?

Les études sur le coût global de la construction montrent que les marges de manœuvre se situent davantage dans le nombre de parking en infrastructure et sur le prix du foncier. Ne serait-il pas plus pertinent de s’attarder sur cela que sur quelques kwh en imprimant un message de remise en question d’une évolution inéluctable ?

Recentrer la convergence d’intérêts dans le pilotage de projet

Bouger à la marge les curseurs de la RT pour concevoir des projets aux consommations théoriques est nécessaire mais plus suffisant. Il faut de moins en moins transiger avec la performance réelle d’exploitation et le confort d’usage des occupants. La RBR 2020 prône une modification de l’approche financière du projet, en proposant notamment de généraliser la réflexion en coût global. Avec une triple approche de conception / exploitation, une approche patrimoniale et une approche en termes d’externalités, on comprend vite que réfléchir différemment enclenche un cycle vertueux pour tous les acteurs du bâtiment.

Pour l’existant, en croisant les données de la valeur verte émanant d’études notariales et des chiffres du Trésor Public sur la valeur des actifs immobiliers de l’état, on comprend vite et à juste titre que laisser se dévaloriser des actifs accroît dramatiquement l’effet de la dette de l’Etat et d’une même manière celle des ménages d’un point de vue macro-économique.

En 2020, le BEPOS va doper un phénomène d’obsolescence d’origine réglementaire, mais également architecturale, technique, économique et sociologique.

Pour conclure

Les objectifs nationaux guidés par le Plan Bâtiment Durable ont déjà pris du retard. Pour ma part, même si je ne stigmatise aucun choix, le choix de positionnement est clair pour ma société AI Environnement. J’estime avoir un devoir de conseil et d’information auprès de mes clients. Le parti pris est de les sensibiliser méthodologiquement et de fournir un accompagnement technique par une approche de coût global maîtrisé de long terme, en ne réalisant que des projets allant au-delà des exigences réglementaires actuelles.

Il est temps de montrer un cap clair et ambitieux, avec des convictions qui redonneront confiance en l’avenir dans le secteur. Donner une vision et un message d’espoir est nécessaire pour revaloriser nos professions et enclencher la transition énergétique. C’est pour moi la seule solution de sortir par le haut de la crise de la construction actuelle. Il faut évoluer, c’est dans l’intérêt particulier et général de tous.

Embarquons réellement dès à présent pour les bâtiments sobres, durables et désirables. Il n’est jamais superflu de rappeler que de montrer l’exemple n’est pas la meilleure solution, c’est la seule.

Paul-Etienne Davier

Gérant de la Société AI Environnement

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